A propos.
Ma pratique artistique part de l’image comme trace : ce qu’elle conserve, ce qu’elle transforme et ce qu’elle laisse disparaître. Je travaille sur la manière dont les images, les objets et les formes survivent aux systèmes qui les ont produits, et sur ce qu’ils deviennent lorsque le contexte politique, social ou intime qui leur donnait sens a disparu. La photographie a d’abord été pour moi un outil d’exploration du territoire ; elle est progressivement devenue un moyen d’interroger la mémoire, l’histoire et les usages du regard.
Je travaille à partir de lieux existants, de paysages, d’archives, d’images trouvées et de récits. Je mène mes recherches par la marche, la photographie, le dessin, la collecte de documents et l’entretien. Le terrain n’est pas pour moi un simple lieu d’observation : il est un espace de confrontation entre ce qui est visible et ce qui est raconté, entre l’histoire officielle et les mémoires individuelles. Je travaille dans la langue des personnes rencontrées lorsque cela est possible, attentive à ce qui se joue entre leurs mots, leur récit et ma propre manière de les traduire. Le dessin, réalisé sur place, est un instrument d’enquête et de pensée : il produit un document à partir de ce que je rencontre plutôt qu’il ne l’illustre.
Mon travail ne part pas d’une position politique contemporaine que j’appliquerais ensuite à l’histoire. Il part de situations historiques concrètes — guerres, États, idéologies, monuments, archives, récits — et cherche à comprendre comment elles ont produit des formes et comment ces formes continuent d’agir après la disparition de leur contexte. Je ne cherche pas à faire entrer le passé dans des catégories préexistantes, mais à laisser les traces, les lieux et les personnes rencontrées déplacer mes propres catégories de pensée. Cette position implique une attention particulière à la complexité historique, aux contradictions et à ce qui résiste aux récits déjà constitués. L’enquête est pour moi une manière de ne pas décider à l’avance de ce que les traces doivent dire.
Mes œuvres se construisent ainsi par déplacement, superposition et mise en relation. Une archive peut devenir une matière plastique ; une photographie peut être transformée par le lieu qui l’accueille ; un document peut être confronté à une parole ; une ruine peut devenir le point de départ d’une construction. Je cherche moins à représenter un territoire qu’à faire apparaître les différentes temporalités qui le traversent et les relations de pouvoir qui s’y sont inscrites.
Cette démarche m’amène à travailler avec des formes qui mettent le spectateur en situation. Mes installations sont souvent in situ, temporaires ou évolutives. Elles proposent des gestes, des circulations, des distances et des points de vue qui font du public un participant à l’expérience de l’œuvre. L’installation n’est alors pas seulement un espace où des images sont montrées : elle devient un dispositif qui permet d’éprouver une relation entre un lieu, une mémoire et un corps.
Depuis 2023, mon travail s’est concentré sur les monuments commémoratifs de l’ex-Yougoslavie. Cette recherche prolonge mes interrogations sur les traces et les territoires en les déplaçant vers la mémoire politique et historique. Je m’intéresse à ce qui subsiste d’une forme construite par un pouvoir lorsque ce pouvoir a disparu : comment un monument change-t-il de sens, qui le regarde encore, qui l’abandonne, le détruit ou le réinvestit ? À travers les spomeniks, les archives et les récits des habitants, je cherche à comprendre comment une société continue de vivre avec les formes matérielles de son histoire.
Je cherche ainsi des formes qui ne fixent pas définitivement le sens d’une histoire. Une œuvre peut conserver une trace sans la transformer en vérité, faire apparaître une absence sans la remplir, ou construire un espace sans chercher à l’achever. Mon travail se situe dans cet écart : entre document et expérience, mémoire individuelle et récit collectif, présence et disparition, image et territoire. Il tente de produire des situations où le passé n’est pas seulement regardé, mais remis en circulation dans le présent.
Andréa Vamos, octobre 2026.